C'est un mois de
décembre qui tombe de son lit Je découvre une
rime coincée sous
l'édredon Tout au bout de ma mine je la
taille en chanson Je branche le courant
j'entrouvre mon cahier Un paysage tout blanc me
renvoie mon refrain Et je vois mon crayon de
ratures en ratures Cavaler sous un pont,
près d'une source d'air pur Au détour d'une
virgule elle apparaît enfin Comme une somnambule dans mon
alexandrin Elle croit qu'elle peut mourir
à n'importe quel
âge ma mère Qu'elle va me priver de son
rire et que je vais tourner la page Je vais lui prouver le
contraire Je vais la faire refleurir
dans mes vers Ma mère J'ai vu sa robe mauve sortir
de mon couplet Se transformer en prose puis
tomber à mes pieds Je l'ai prise dans ma main,
elle m'a dit un mot doux J'ai senti mon refrain
débouler entre nous Elle m'a dit : Faut que tu
oses, faire ce que je n'ai pas fait Va jusqu'au fond des choses
sans leur courir après J' voulais pas qu'elle se
sauve et pour mieux la garder J' lui ai fait une
alcôve entre mes deux guillemets Elle m'a sorti des phrases qui
n'appartiennent qu'à elle J'étais comme dans
un vase mais au milieu de ciel Elle croit qu'elle peut mourir
à n'importe quel
âge ma mère Qu'elle va me priver de son
rire et que je vais tourner la page Je vais lui prouver le
contraire L'empêcher
d'être un souvenir trop amer Ma mère Mais voici que mes feuilles
s'envolent une à une Elles se dressent en cercueil
tout autour de ma plume J'ai des points dans les yeux,
son image se froisse Je m'accroche comme je peux
à sa robe qui s'efface Je me fais un sang d'encre mon papier est à bout Mon crayon à une
crampe il ne tient plus debout J'aperçois un
couloir je ferme une parenthèse Soudain c'est le trou noir je
tombe de ma chaise Je suis en train de
naître de mes alexandrins Mère rit entre mes
lettres papa crie le mot fin Elle croit qu'elle peut mourir
à n'importe quel
âge ma mère Qu'elle va me priver de son
rire et que je vais tourner la page Je vais apprendre à
me taire Et la laisser enfin partir
dans les airs Ma mère Puis l'aube me
réveille de son regard serein Tandis que ma mère
veille tout doucement s'éteint Mon buvard se noircit et
l'encre coule à flot Il n'y a plus de pont pour
retenir mes mots Dans ma petite chambre une
chanson est née Elle sort de mes membres elle
est toute gelée Je la prends sur mon sein et
je compte ses pieds Je l'embrasse trois petits
points et fermer les guillemets